Borges, dans un texte tiré du recueil Histoire universelle de l'infamie / Histoire de l'éternité, relate (ou plutôt son écrivain fictif Suarez Miranda) le récit de cartographes concevant une carte de leur empire à l'échelle 1:1, tentative aberrante de représentation du monde. S'inspirant de cette nouvelle, Alexandre Giroux poursuit, à son tour, cette entreprise absurde en transposant à échelle 1:1, des photographies aériennes du lieu d'exposition dans lequel il intervient. Seulement là où les personnages du récit de Borges reproduisaient à l'identique le monde - faisant coïncider la carte et le territoire, la représentation et la réalité, l'artiste fait intervenir le filtre de l'image IGN ou de Google Earth, elle-même représentation. Démesurément agrandie, elle perd toutes les informations qu'elle condensait. Aux pixels de l'image élargie, il superpose alors des carrés de moquette colorés, de 50 cm de côté. La représentation devient ainsi un simple motif abstrait, un élément décoratif se substituant au territoire.

Cette question de la reproduction, de la copie traverse toute l'oeuvre d'Alexandre Giroux. Avec toujours un filtre perturbateur. Ainsi s'il ne convoque pas l'imagerie contemporaine (Google Earth) comme dans son oeuvre in situ, il crée du décalage en appliquant des techniques peu adéquates au projet envisagé. En 2007, il s'attaque, avec un stylo-bille, à la reproduction intégrale de l'édition du journal Le Monde, datée du 19 septembre 2006. Un travail laborieux, minutieux, qui pourtant produit un objet moins parfait que l'original et surtout obsolète, un an plus tard. Mais l'artiste a justement choisi de reproduire Le Monde, comme avant lui les cartographes de Borges et de le figer à une date donnée. C'est dans cette fixation aléatoire et subjective du monde à une date précise que réside le principe même de cette oeuvre.

Alors que l'artsite compose et recompose des objets et des territoires existants, il porte cependant un regard sensible et parfois critique sur nos codes de représentation. A l'image de la reconstitution parcellaire d'une carte du monde à partir de cartes touristiques d'une même collection. Parcellaire car l'éditeur choisi, ne représente pas tous les pays, notamment ceux du Moyen-Orient, mais aussi inégale car les cartes ne sont pas proportionnelles à la taille des pays concernés. Certains sont ainsi reproduits à l'échelle 1:300 000 alors que d'autres, les plus grands, à l'échelle 1:4 000 000.

Solenn Morell in catalogue Biennale de la Jeune Création 2012