La matière de l’esprit

Alexandre Giroux fait une oeuvre d’éclatements. Sans relâche et sans prétention, il multiplie les propositions qui font vriller les présupposés des lois universelles que, bien souvent, nous acceptons telles quelles. Parce que c’est ainsi que l’on nous l’a inculqué et que nous l’avons accepté, scolairement, machinalement. Véritable élan dynamique, chaque oeuvre est un défi, non pas pour tenter de réduire par les deux bouts un système de pensée mais pour faire imploser sa puissante unité.
Au centre de sa réflexion se trouve ainsi le savoir, en tant que donnée préexistant à l’appréhension du réel, qu’il s’agit de manipuler comme on pétrirait une pâte à modeler, ou encore de remâcher comme on mastiquerait un chewing-gum. C’est dans cet élan qu’Alexandre Giroux s’est par exemple réapproprié la théorie du Big Bang en constellant la voûte bleue d’un plafond de boulettes de papier mâché, à la manière de l’écolier dispersé, de l’enfant de choeur, encore, qui rêverait de compléter les fresques étoilées de Fra Angelico.
L’oeuvre d’Alexandre Giroux est en ce sens une oeuvre qui contrarie toute prétention des savoirs à la profondeur. La géographie ou plus exactement la topographie sont ainsi au sens propre des matières largement révisées par l’artiste. On regardera également sa pièce intitulée Vision de Suarez Miranda, qui est la transposition échelle 1 : 1 de la photographie satellite, donc pixelisée, du lieu d’exposition de l’oeuvre, sur des carrés de moquette. La mise en abîme est manifeste et se plaît à mimer un Carl André sur les préceptes héliportés de Yann Arthus-Bertrand, même si les références absolues sont bien plutôt du côté de Jorge Luis Borges et Jules Verne. Parce que la profondeur, c’est aussi celle de la littérature, du discours, du sens et du langage que l’on attend incessamment de nous, des artistes en particulier. Une profondeur invoquée qui s’en tient trop souvent au sens figuré et qu’il s’agit clairement d’entamer par des actes poétiques. C’est ainsi qu’Alexandre Giroux a réalisé son Voyage en Chine, en perçant de part en part, d’un antipode à l’autre, l’ouvrage Voyage au centre de la Terre pour le faire déboucher sur le fond bleuté des pages de garde. Et même si Jules Verne est une figure admirée, l’artiste intercale, de manière tout aussi iconoclaste qu’iconophile, de nouvelles grilles de lecture aussi subjectives soient-elles. Ici, il va s’introduire, sous les traits du lecteur, dans un entretien entre Edgar Alan Poe et Charles Baudelaire ; là, il rêve de récupérer en son nom les mots de John Armleder échangés dans un entretien réalisé par Suzanne Pagé. Simplement parce que rien ni personne n’est intouchable. Parce que le poétique ne réside pas dans l’idolâtrie des discours spécialistes et exégètes, mais bien dans leur mise à l’épreuve. C’est ainsi qu’Alexandre Giroux trouve l’audace de briser les conventions, l’ennui qui va avec, pour s’en aller toucher les confins du monde.

Leslie Compan in Catalogue 55eme Salon de Montrouge - 2010