Depuis de nombreuses années, j’envisage l’art comme un outil pour penser le monde considérant que, contrairement à d’autres disciplines, il me permet de ne pas avoir à trancher dans le sens. Je peux laisser la logique en suspens, je peux me poster à l’extérieur de tout découpage conceptuel et expérimenter modestement le réel, voir comment celui-ci fonctionne. Il s’agit de montrer sans démontrer, d’énoncer sans dénoncer, de me tenir à distance pour que cette distance puisse exister pour qui voudrait voir.
Mon corps propre me servant de boîte à percept/affect/concept, j’en cherche les points de patinage*. Rien ici qui évoque les délicatesses d’une subjectivité créative, plutôt une procédure technique qui transforme des stimuli en sensations éprouvées. Pour cela, il faut aussi parfois remonter en amont de la perception et comprendre comment celle-ci est construite collectivement, en faire la généalogie, comprendre comment est fondé mon inconscient théorique.
J’expérimente en ce sens que je fais de l’art pour changer ma façon de penser, la remettre toujours sur la table de travail en vue d’accoucher d’autre chose, rendre préhensible ce que je ne comprends pas. Mes recherches sont le fruit d’intuitions liées directement à mon existence et à son déroulement, en cela qu’il s’agit d’un savoir qui me transforme à mesure que je le comprends et que je comprends à mesure qu’il me transforme. Par ce fait, je ne me préoccupe pas de développer une réflexion logique et identifiable, un style, une signature, une cohérence et m’intéresse en premier lieu aux apories de la pensée, aux paradoxes et aux discontinuités sur lesquels nous butons dans l’expérience de nous-mêmes et du monde, ne laissant de côté aucune extension possible d’un travail.
Il s’agit de comprendre comment se forme la synthèse d’une idée, d’une image, comment nous apercevons les rapports par lesquels des éléments s’assemblent pour former soudain un tout. Ce saut qualitatif, nous pouvons l’observer, et le décrire jusqu’à un certain point.
L’imagination est la faculté de produire, à partir d’éléments épars, une synthèse porteuse d’une signification. Dans leur ensemble, ni les formes de pensée dont nous avons hérité, ni celles que nous avons développées ne nous préparent à saisir le rôle premier de l’imagination. Les sciences humaines nous font croire que nous trouverons des réponses aux questions en accumulant des connaissances positives. Dans ses formes classiques, la philosophie nous a habitués à penser que ces réponses sont du ressort du seul intellect. Les religions proposent des réponses provenant de révélations.
Ce que je cherche, c’est à penser plastiquement, c’est-à-dire ne pas trancher dans l’amalgame de sensations complexes, d’échos inexplicables, de charges mémorielles imprécises, de traces de sensations liés à une perception. A partir de là, s’ouvre la possibilité d’être surpris moi-même. Il ne s’agit pas d’être l’auteur d’une invention, de faire un progrès quelconque, d’avoir raison sur quoi que ce soit mais d’utiliser dans l’expérience tout ce qui la constitue sans opérer le tri de la raison, sans la compression du signe.
Si ces considérations évoluent dans ma pratique depuis déjà quelques années, ce sont bien mes recherches plastiques qui les fondent. Ce qui me semble plus récent, c’est la façon que j’ai de les appréhender avec plus de décontraction, de lâcher-prise. L’art est devenu le véhicule d’autres considérations, un des régimes de l’activité, comme on parle des régimes d’un moteur. Depuis quelques temps je ressens une plus grande unité, une synthèse du geste, un échange fluide, rythmé entre le dedans et le dehors, entre le corps et l’esprit, entre l’art et la vie. Ce qui était mécanique est devenu animé.

Alexandre-Giroux-2015

* Le point de patinage est l’endroit (ou le moment) où un certain équilibre entre le pied qui relâche l’embrayage et le pied qui appuie sur l’accélérateur se produit, et fait avancer le véhicule.