Quand l’actualité et l’éternité se disputent les mystères du monde…

Nombre d'œuvres chez Alexandre Giroux sont des occasions pour jouer avec des références sur lesquelles l’individu n’a plus d’emprise dès lors que l'on oppose radicalement images intemporelles et images assumant une plus grande fragilité.

Voici des enjeux de taille qui expliquent la cadence assez soutenue à laquelle l’artiste crée de nouvelles pièces, susceptibles de nourrir une création sans fin ! Son blog, actualisé régulièrement, mérite le détour pour s’en rendre compte. Sa formule n’est d’ailleurs pas anodine : il se caractérise par un défilement d’objets, de projets. D’ailleurs, sur celui-ci, l’artiste n’a pas opté pour des catégories qu’il s’agisse de ranger les œuvres par médium (sculpture, peinture, photographies, vidéo…), thématique etc. La chronologie n’est pas non plus mise particulièrement en exergue. S’agit-il donc de mettre simplement en valeur une actualité enrichie ?
L’absence de hiérarchie semble également révéler une détermination de l’artiste à questionner sans relâche le statut de l’image, en particulier lorsque celle-ci perpétue des croyances, et ce par tous les moyens pourvu que cela passe par une matérialisation : un moyen de prendre à contre-pied des problématiques métaphysiques.

La pensée (avec un grand P) à l’épreuve de l’actualité

Le temps ne facilitant pas les choses, qui prétendrait intervenir sur la représentation des grands penseurs grecs tels Homère, Socrate, Euclide dont les personnalités se sont effacées au profit de leur œuvre ?
Les portraits sculptés qui nous viennent de la période hellénistique ont d’autant plus favorisé cette dynamique qu’ils étaient souvent réalisés de manière posthume, la vertu reconstituant alors davantage une apparence que les particularités physiques. Ce compromis entre naissance du sujet et idéalisation penchait tout de même vers le monde des idées.

Et si un portrait-robot, grâce au logiciel utilisé par la police, pouvait faire renaître la part d’individualité de ces personnages et les rendre plus proches de nous ?
Les grandes idées perdraient peut-être en universalité, s’effaçant quelque peu, mais elles gagneraient, qui sait, en temporalité…Ô stupéfaction, se dessinent alors des faciès patibulaires, où la barbe ainsi matérialisée, assombrie, beaucoup moins noble que celle de marbre, transforme ces pères de la pensée occidentale en terroristes islamistes ! Du moins, c’est cette référence qui a sauté aux yeux de l’artiste. Pour le titre de la série ouverte Mystères de l’Ouest, commencée en 2010, on remarque qu’il choisit avec humour de ne pas recourir au qualificatif « occidental » si souvent instrumentalisé pour supporter un certain ethnocentrisme dès lors que l’on fait référence au creuset de notre civilisation. L’Occident laisse la place à l’Ouest pour parler d’une pensée un peu dépossédée de ses apprêts. Le désert afghan pourrait tout aussi bien être remplacé par un paysage de western, le modèle manichéen devient obsolète. Il ne s’agit pas tant de démonter un modèle que de voir comment notre regard contemporain l’investit…
Ces grands hommes nous paraissent à la fois plus proches et plus lointains. Leur incarnation plus forte aboutit donc à un résultat fascinant et finalement assez complexe grâce à cette temporalité injectée à l’image, extraite d’une prétendue éternité.

Pour autant, Alexandre Giroux ne s’attendait pas vraiment à ce retournement de situations. L’imprévisibilité du résultat donne nécessairement envie de passer à d’autres expérimentations.
Et, l’artiste verrait bien certaines des propositions de l’art conceptuel réalisées. Or, pour les artistes pionniers du mouvement, l’idée peut suffire à supporter la valeur d’une œuvre, la préservant ainsi du marché de l’art… mais également de certaines surprises comme cela nous est suggéré dans le travail d’Alexandre Giroux.

En effet, la temporalité joue des tours : la lecture comme métaphore

Si on se laisse prendre par le rythme effréné de l’actualité, une information en chassant une autre, qu’est-ce qui différencierait les actualités les unes des autres ?
L’artiste se penche alors sur le cas des éditions quotidiennes d’un journal dont, au contraire de la télévision, il nous reste ces rébus qui dès le lendemain de la parution sont alors moins regardés comme des vecteurs d’informations. Que faire de cette édition entièrement recopiée du Monde datée du mardi 19 septembre 2006 ? Le Monde – 19 septembre 2006 (2007), publié à 600 exemplaires par l’ensba de Nîmes, laissera sur sa faim celui qui chercherait dans celui-ci la mémoire d’un événement historique. Seule la maladresse de l’écriture rend compte d’une appropriation impressionnante de l’information par la lecture devenue tangible. Ces accrocs de la copie assureront finalement la survie de cette journée …

La série, également ouverte, Objets du quotidien (2011) se constitue de boulettes de papier mâché, chacune résultant du recyclage d’un journal, chaque fois daté. À la manière des livres-objets qui séparent l’acte de la lecture de la matérialité du livre, le texte devient illisible, plastique et ici informe. En regardant leurs photographies, certains pourront même trouver à ces boulettes un quelque chose de tellurique. Un mystère de plus…
Le journal ainsi réduit tient dans la paume d’une main, plus concentré comme si l’on agrippait l’actualité toujours évanescente dans un geste désespéré pour contenir l’essence d’une journée : une digestion un peu boulimique exemplifiée très efficacement par cette forme à la fois minimaliste mais aussi chaotique.

S’ancrer dans la temporalité n’est pas un gage de sérénité et le calme contenu des grands hommes grecs convient aussi peu à notre époque que la douceur et la solennité des Vierges à l’enfant, que l’artiste s’amuse à éprouver dans la série Chefs d’œuvres de l’art – Grands peintres (2010).
Parmi les monographies de cette collection bien connue, éditée par Hachette à partir des années 60, Alexandre Giroux « prépare » des livres – cette série comprend ce qu’il appelle des « livres préparés » – consacrés à des peintres comme Raphaël ou Vermeer célèbres pour ces scènes baignées d’une lumière dorée diffuse, composées de manière symétrique grâce à une perspective linéaire limpide chez le premier ou de visages souvent orientés vers la lumière traversant la fenêtre pour le second.
À partir d’une reproduction présentée en double page, il découpe le livre dans son épaisseur en suivant les contours de celle-ci, éliminant les marges, et ne prenant alors pas en compte la mise en page des autres peintures reproduites sur les autres pages, interrogeant les choix apparemment évidents de tout travail éditorial. Pour ces dernières, ni les lois de la peinture ni celles du livre ne peuvent continuer de fournir le cadrage nécessaire pour aborder les images. Le rétrécissement du livre donne alors l’illusion d’un agrandissement par l’isolement de certains détails, ou par les pages découpées en arc de cercle rappelant une lentille.
À l’instar des portraits-robots, au gré des hasards, les figures des peintures gagnent parfois même en autonomie comme cette vierge de Fra Filippo Lippi sur laquelle seules les bras et une partie des mains de l’enfant Jésus apparaissent, l’assignant plus timidement à son devoir éternel, ou bien elle est séparée de la cour de intercesseurs qui normalement l’entourent dans la peinture renaissante italienne. Comment déchiffrer désormais toute la symbolique qui innerve ces images, vieilles de 500 ans ?

Les mystères sont aussi les fruits des petites maladresses

Les mystères de l’incarnation sont aussi explorés par le biais d’un équilibre fragile dans Reebok gauche (2011) ou Erratum (2004-2011).
Le premier exemple consiste en un moulage de l’intérieur d’une basket portée par l’artiste pendant plusieurs mois. Comme le précise l’artiste, la forme obtenue ne restitue pas complètement celle du pied, pas non plus celle de la chaussure, mais plutôt un entre-deux, l’interstice par lequel l’artiste s’immisce dans l’industrie de masse. Il ne revendique aucune technicité dans son travail et assume même pleinement une exécution maladroite. En effet, cette dernière signifie ce qui s’apparente à une nécessité pour l’artiste : rendre sensible son rapport aux normes, aux modèles. À un degré très humble, la chaussure travaillée par la marche après avoir été définie par une marque, d’où l’intérêt du titre, montre deux réalités dont la quasi impossible interférence sera sans doute plus facilement ressentie par une image concrète, par le moulage à la surface irrégulière.
Cette production quelque peu artisanale donne naissance à un artefact d’apparence assez pauvre comme pour ces objets neufs rapidement devenus encombrants par les éraflures que l’artiste leur fait subir dans la série en cours des Encombrants (2011). Par de petites incisions, il ouvre le champs de possibilités de ces objets que l’artiste laisse à la disposition des passants, sur le trottoir, leur offrant des occasions d’imaginer les bénéfices d’une œuvre désormais unique, extraite d’une production de masse. Mais ce sera sans mode d’emploi.

Il n’y en a pas non plus pour les faux erratum. Une fois encore, l’artiste tente d’imprimer sa marque toujours de manière silencieuse en les insérant dans des ouvrages de bibliothèques choisis au hasard. Ils contiennent la mention non signée « excusez-moi », l’artiste feignant encore le manque d’assurance : cette posture signifie le peu de marge de manœuvre de l’artiste pour trouver des espaces de subversion au sein de la société, et ce sans passer par de simples déclarations verbales conceptuelles.
L’artiste mexicaine Mariana Castillo Deball a engagé depuis quelques années un projet similaire, Reader’s Traces, en insérant des signets, mais qui sont à chaque fois différents et contiennent des phrases écrites par l’entourage de l’artiste, introduits par celle-ci dans des livres préalablement choisis par les auteurs des phrases dans des bibliothèques à Paris, Berlin, New York, Mexico...
Là où ce projet rejoint celui d’Alexandre Giroux, c’est dans le facteur hasard très fort, dans cette dimension que l’historien d’art Dario Gamboni nomme joliment « l’avalanche silencieuse » (1). Les erratum jouent le rôle d’agents de désordre dont on ne sait comment ils affecteront les usagers de la bibliothèque.

Réconcilier éternité et temps présent…

…En apprenant à regarder les images. De manière moins spectaculaire que les Mystères de l’Ouest, l’artiste pousse jusqu’au bout la construction du savoir telle qu’elle a été instaurée par le régime de l’image qui prévaut aujourd’hui.
Lors de ses études à l’ensba de Nîmes, notamment grâce à l’enseignement marquant d’Hubert Duprat, il s’intéresse à la retranscription d’une image bidimensionnelle en image 3D, démarche que l’on retrouve, même si différemment, chez Delphine Coindet ou Xavier Veilhan dans leurs œuvres qui intègrent au moment même de leurs genèses leurs futures en tant que reproductions sur les pages de magazines, facilités par des perspectives aplaties ou des teintes photogéniques.
Par exemple, il prend appui uniquement sur des photographies du Bauhaus de Dessau, où il n’est jamais allé, pour concevoir une maquette de l’école, Die Modell ! (2010), laquelle se situe inévitablement entre l’image et le volume, la perspective étant penchée.
Autrement dit, nous construisons un savoir où la lecture d’une photographie sur un catalogue, un magazine remplace une expérience physique du monde. Il part donc d’images existantes qu’il ne modifie pas finalement. Il les augmente. Le point de départ du conditionnement de notre vision reste visible.

De manière plus forte, sans doute parce que cela se fait selon une grande économie de moyens, Alexandre Giroux augmente une image en la multipliant pour la vidéo en boucle "Angkor Angkor". Mais non sous la forme d’une série comme cela est si fréquent dans l’art contemporain. Il condense l’image en superposant les calques reproduisant chacun une même affiche de promotion touristique d’Angkor comme pour conjurer une esthétique de la surface.
Sur la vidéo, l’artiste ôte, l’un après l’autre, les calques égrenant de manière presque sonore et en tout cas hypnotique le mot « Angkor » , œuvrant pour la restauration de la magie du site affaiblie par son exploitation touristique. Cette fois-ci, force est de reconnaître que le temps présent a profané une architecture sacrée, sous prétexte de mettre le mystère à notre portée immédiate.

Angkor Angkor incite aussi à prendre le temps de regarder une image, de la lire, de la sonder en profondeur.

Constance Moréteau, 2011 pour Portraits la galerie

(1) Marianna Castillo Deball et Dario Gamboni, "En suivant le lecteur à la trace : un dialogue", in Les bibliothèques d'artistes (XX-XXIèmes siècles), F. Levaillant, D. Gamboni, J.-R. Bouiller (dir.), Paris, PUPS, p. 47.